Laura est de celles qui ont besoin de suivre le protocole d’une stimulation ovarienne pour être enceinte. Des traitements à répétition, des déceptions, des examens réguliers et l’espoir d’y arriver, enfin... Mais le jour où ça fonctionne, son si beau projet de famille va virer au cauchemar. Laura, déjà maman d’un premier enfant, revient sur cette grossesse multiple qui l’a menée à une réduction embryonnaire, la plus lourde décision de sa vie.
“Je m'appelle Laura, j'ai 31 ans.
Je vis dans un petit village près de Lille et je suis psychologue pour des enfants qui ont un handicap mental assez sévère.
Ma famille est composée de mon conjoint, de notre "grand" garçon de 4 ans et de nos jumeaux de 9 mois.
Deux ans après la fin de mes études, je commence à me stabiliser professionnellement. Je suis alors déjà avec mon conjoint depuis plusieurs années et nous sommes confortablement installés dans une maison que nous aimons. À nos yeux, c'est le moment idéal pour fonder notre famille. Alors on se lance !
Comme je souffre du SOPK (syndrome des ovaires polykystiques), j'ai un peu de mal à tomber enceinte. Pour ma première grossesse, j'ai une stimulation ovarienne qui marche dès le deuxième cycle. Pour la grossesse suivante, ça sera plus compliqué...
“ La stimulation ovarienne est une sacrée charge mentale. ”
Quelques mois après le début de la stimulation, nous nous rendons compte que ça ne marche pas super bien. J'ovule à peine... Et puis un beau jour, je fais un test, comme tous les mois et Ô joie, il affiche "enceinte 1-2 semaines". Malheureusement, je découvre deux jours plus tard que je fais une fausse couche. Le parcours PMA me pend au nez et je redoute cette option car je suis déjà à bout avec le protocole de stimulation, ses contraintes et ses effets secondaires comme les bouffées de chaleur horribles, les sautes d'humeur, l’extrême fatiguée et les symptômes de grossesse (nausées, ballonnements, seins sensibles, etc.), et tout ça sans réussir à tomber enceinte. Et puis la stimulation ovarienne est une sacrée charge mentale : prendre tel traitement de tel jour à tel jour du cycle, un autre traitement à un autre moment du cycle, sans compter les prises de sang et les échographies à des moments bien précis. Le protocole, c’est aussi avoir des rapports programmés, de telle date à telle date, à une certaine fréquence. À la fin, on ne fait plus l’amour par envie mais parce que c'est le moment. J'aime mon homme de tout mon cœur mais se forcer à avoir des rapports, juste pour le protocole, c'est vraiment dur. Avec les mois qui passent sans résultat, j’ai de plus en plus l'impression de subir tout ça pour rien. Alors je n'ose pas imaginer mon état si nous devons aller en PMA. J’ai peur de sombrer, peur de l'état dans lequel ça pourrait me plonger physiquement et psychologiquement. Alors il faut que je tombe enceinte ! Seul souci, l’échographie que je fais à chaque cycle pour connaître le nombre de follicules* mâtures après stimulation (et donc d’ovules potentiellement fécondables) tombe pendant les vacances de Noël. Une période durant laquelle ni ma gynécologue ni moi-même ne sommes disponibles. Puisque mon suivi ne peut pas être assuré, elle me demande de suspendre la stimulation et les rapports sexuels non protégés pour éviter de courir le risque d’une ovulation multiple et donc d’une grossesse qui le serait aussi. J'acquiesce devant elle mais je sais déjà que je vais continuer malgré tout. Après tout, qu'est-ce que je risque ? Une grossesse multiple ? Impossible, depuis des mois, malgré le traitement, j’ai à peine un follicule mâture quand ce n’est pas zéro... Alors je me dis que je ne cours pas de grand risque en me passant de l'échographie cette fois-ci... et puis... ça n'arrive qu'aux autres, non ?
Je poursuis donc mon traitement malgré l'avertissement. Nous faisons tout pour que ça marche... et ça marche ! Une semaine après le nouvel an, je fais un test, puis deux, puis trois... ils affichent TOUS, une légère barre qui est confirmée par une prise de sang : je suis bien enceinte avec un taux bêta-HCG plutôt pas mal ! La première échographie arrive rapidement et, à force d’en faire dans le cadre de mon suivi, je commence à savoir décrypter les images et l'ambiance a toujours été au bavardage avec ma gynécologue. Mais pas cette fois... Je discerne tout de suite trois ronds noirs sur l'écran. Ma gynécologue reste silencieuse alors je dis sans y croire : "- Ne me dites pas qu'il y en a trois ? - Non, il y en a quatre !" Silence. Dans ma tête ça va très vite. Je m'écroule intérieurement. Je me dis que je vais devoir avorter car je ne peux pas avoir des quadruplés, ce n'est pas possible ! Je ne sais pas combien de temps le silence dure mais je me souviens que ma gynécologue prononce rapidement le terme "réduction embryonnaire". Je pense même que ce sont ses premiers mots. Elle nous explique qu'il s'agit d'une intervention médicale qui permet de mettre fin au développement de l'un des embryons tout en conservant les autres. Avec mon conjoint, nous sommes dévastés. Comment un si beau projet peut-il se transformer en cauchemar ? Au fond de nous, nous savons que nous allons accepter cette option. Nous n'imaginons pas prendre le risque d'une grossesse multiple, ni accueillir quatre enfants d'un coup, en plus de notre “grand”.
“ (...) malgré l'horreur de la situation, nous procédons à une réduction embryonnaire (...) ”
Après cette nouvelle, ma gynécologue nous accompagne énormément, elle est d'un soutien très précieux. Le premier trimestre, on la voit tous les 15 jours pour une échographie de contrôle qui nous permet de surveiller le développement des quatre embryons. Et c’est un mois après la découverte de la grossesse multiple que nous apprenons que l'un des quatre embryons a cessé spontanément de se développer, les trois restants, eux, sont en parfaite santé. Face à cette réalité et malgré l'horreur de la situation, nous procédons à une réduction embryonnaire sur l'un d'eux au début de ma 15ème semaine d'aménorrhée.
Environ deux semaines avant la réduction embryonnaire, nous rencontrons l'équipe de la maternité qui se chargera de l'intervention. Tout nous est expliqué dans les moindres détails : l'intervention, les risques (de la faire ou de garder les trois bébés), la suite. Je bénéficie aussi d'un suivi psychologique à la maternité mais je n'accroche pas avec la psychologue et je finis par arrêter ce suivi.
Le jour de la réduction embryonnaire, je suis assez anxieuse. Au bloc, j'ai une sédation (ce n'est pas le cas dans toutes les maternités), ce qui me permet de rester consciente tout en étant détendue. Mon compagnon reste à mes côtés pendant toute l’intervention. C'est une injection qui est faite à travers le ventre jusqu'au cœur du bébé (ce n'est pas douloureux, c’est pourquoi on n'est pas anesthésiée). Il faut rester parfaitement immobile et attendre que les bébés le soient aussi. Ça se fait sous échographie pour que le geste soit très précis. C'est plutôt rapide. Pour le choix de l'embryon, c'est le médecin en charge de l'intervention qui prend la décision après avoir fait tout un tas de contrôles, d’échographies, de prises de sang et de dépistages (comme celui de la trisomie 21) pendant le premier trimestre (c'est une des raisons pour lesquelles la réduction a lieu “si tard” dans la grossesse). Si une maladie, une malformation ou un trouble du développement mental est détecté chez l'un des embryons, ce sera lui. Si tous se développent bien alors on choisit le plus accessible pour minimiser les risques liés à l'intervention en elle-même. Ensuite, je suis restée en observation une nuit mais, encore une fois, ça ne se passe pas comme ça dans toutes les maternités.

Après l’intervention, j’ai une grossesse assez surveillée, car dans le cas d’une réduction embryonnaire, les risques d’un décollement placentaire ou d’une fissuration de la poche des eaux sont plus élevés (car l'aiguille peut éventuellement avoir endommagé/fragilisé la grossesse). Malgré tout, on peut continuer notre vie et même travailler si le job est "tranquille", physiquement. Pour ma part, je fissure la poche des eaux vers la moitié de ma grossesse, ce qui me vaut d’être alitée jusqu'à la fin. Certains médecins me disent que c’est lié à la réduction embryonnaire, d'autres que c'est dû à la grossesse gémellaire. C’est après cet incident que je choisis d’être prise en charge par une unité d'hospitalisation à domicile. Cette fois, je rencontre une psychologue avec qui ça matche très bien et auprès de qui je trouve beaucoup de soutien.

J'ai pris le parti de raconter toute leur histoire à mes enfants, dès le début. J’ai beaucoup parlé aux bébés quand j'étais enceinte et je continue de le faire aujourd'hui. Je pense qu’à force d'entendre leur histoire, le jour où ils comprendront le sens de mes mots, ce ne sera plus une surprise. Nous ne voulons pas que cette épreuve soit prise comme une révélation et qu’ils le vivent comme un choc. Pour mon aîné, nous lui avons dit que, dans mon ventre, il y avait un petit ange qui s'est envolé quand les bébés sont nés. Cette version a eu l'air de lui suffire, il n'en parle jamais. C'est même plutôt moi qui lui en parle quand il voit que je suis triste. Je lui dis alors que notre petit ange me manque. Il me fait un gros câlin et on passe à autre chose.
Avec mon compagnon, nous avons pris cette décision pour permettre à notre famille d'exister dans les meilleures conditions, ce qui ne m’empêche pas de porter en moi le poids de ce choix, à chaque instant. Lorsqu'on choisit une réduction embryonnaire, on vit avec la culpabilité de ce geste et le fantôme de cet "enfant". Qu'aurait été notre vie si nous avions fait autrement ? C'est un sujet qui déclenche les jugements et les avis : "vous avez bien fait, j'aurais fait pareil", "mais quelle horreur, vous êtes des monstres !". Alors si vous aussi vous êtes confrontés à cela, protégez-vous et rapprochez-vous de gens qui ont aussi vécu cela mais si je sais que les témoignages sont rares car personne n'en parle. C'est d'ailleurs pour aider ceux qui traverseraient cette épreuve que j’ai voulu raconter mon histoire, ici et aujourd'hui.”
Les tips de Laura
Se protéger du jugement des autres.
Se rapprocher de personnes qui ont vécu la même chose.
Ne pas hésiter à se faire aider.
La pensée freestyle de Laura
Ça n'arrive qu'aux autres, et parfois, les autres, c'est nous...
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* Cavité de l'ovaire dans laquelle se développe un ovule.
On cherche continuellement des histoires aussi fortes que celle de Laura avec son témoignage réduction embryonnaire, alors si tu penses que ta trajectoire de mère peut aider d’autres femmes à vivre plus sereinement leur maternité, écris-nous !
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