Pendant des années, Marie a vécu prisonnière de la peur viscérale et incontrôlable de vomir, au point de croire qu’elle ne pourrait jamais supporter d'être enceinte. Mais elle n'avait pas imaginé que la grossesse lui donnerait un super pouvoir : la légitimité d’avoir la nausée sans devoir se justifier. Elle en a tiré une force mentale considérable pour mieux apprivoiser sa phobie et qu’enfin elle ne régisse plus sa vie.
⚠️ Attention, ce témoignage évoque un viol subi à l’adolescence, nous te recommandons de le lire dans les meilleures conditions possibles.

“ Je m'appelle Marie, j'ai 33 ans.
Je viens de Bordeaux, mais je vis à Lyon. J’ai créé une entreprise qui s'appelle WeDressFair pour mettre en lumière les belles marques de mode qui font les choses bien. Ma famille est composée de Antoine, mon conjoint (et co-fondateur de WeDressFair), d’Abel, notre premier petit garçon né en 2023, et de Camille, notre deuxième petit garçon né en juillet 2025.
Longtemps, la maternité a été un sujet compliqué pour moi. D'un côté, je savais que je voulais des enfants. Mais j'essayais de ne pas trop me poser la question de peur de réaliser que j'en serais incapable.
Je m'explique.
À 14 ans, je subis un viol qui me laisse une cicatrice à vie. Au départ, je n'ai pas conscience de ce qu'il s'est passé. Je me sens horriblement mal, je sens tout de suite que quelque chose cloche, mais je ne me rends pas compte que j'ai subi un viol. Je fais une amnésie post-traumatique qui va durer presque dix ans.
“ Après le trauma du viol, je développe presque instantanément une phobie très envahissante qui s'appelle l'émétophobie, c’est-à-dire la peur incontrôlée et très envahissante d'avoir des nausées et de vomir. “
Comme je n'ai pas “conscience” de ce que j’ai subi, je ne cherche pas d'aide. C'est une période où je me sens extrêmement seule, sans comprendre ce qu'il se passe.
Je développe presque instantanément une phobie très envahissante qui s'appelle l'émétophobie, c’est-à-dire la peur incontrôlée et très envahissante d'avoir des nausées et de vomir.
Je ne comprendrai que plus tard, près de dix ans, le lien entre ce viol et ma phobie : le corps se souvient quand la tête oublie, et il essaie de faire passer un message.
Je me souviens que ma phobie arrive très vite après le traumatisme. Avec du recul, je pense que ma tête se focalisait sur la peur de vomir pour ne pas penser au trauma. Et donc, très rapidement, s'enclenche la cascade des peurs associées à la phobie de vomir et les évitements / comportements qui vont avec.
Je mets à distance les gens malades, je me lave cent vingt mille fois les mains dans la journée (j’ai l'impression d'avoir les mains sales tout le temps), je vérifie toutes les dates de péremption avant de manger.
Mais le symptôme principal que ma phobie déclenche, ce sont d’énormes crises d'angoisse. Et le problème, c’est que plus on stresse, plus on a envie de vomir, alors c'est le cercle vicieux. Je subis énormément ces crises, allongée sur le sol de la salle de bain ou dans les toilettes, de peur de vomir, ou alors je me “shoote” aux anxiolytiques et antiémétiques.
Petit à petit, il m'est difficile, très difficile, voire impossible, de faire les choses qui risquent de me faire vomir. Genre : être en voiture à l'arrière, puis être en voiture à l'avant, puis être en voiture en montagne. Ou encore boire de l'alcool (même un seul verre), puis aller en soirée, puis manger des choses que je n'avais pas cuisinées, manger en dehors de chez moi, puis manger tout court. Ça devient impossible pour moi de faire ces choses-là. Ça me terrifie.
À une période, ma phobie de vomir prend 90 % de mon temps de cerveau, et je fais une crise d'angoisse par semaine.
" Évidemment, je sais qu’en tombant enceinte, il y a des risques d’avoir des nausées et des vomissements. Et là aussi, cette idée me terrifie. "
La crise, elle commence par une obsession : mince, j'ai fait telle ou telle chose et c'est sûr, ça va me faire vomir. Puis ça tourne dans ma tête, de plus en plus : "tu vas vomir". Dans ces moments, je m'isole, je cherche les portes de sortie, les toilettes, je veux être dehors, bref, je fuis le regard des autres. Puis arrive la crise d'angoisse, mon cœur s'accélère, la respiration augmente, ma bouche se remplit de salive, j'ai la gorge qui se noue, et j'ai l'impression que je vais tomber dans les pommes. Ma tête se focalise sur mon corps et surtout sur mon estomac. J'analyse constamment si "c'est le moment de vomir". Je tremble, je suis incapable de parler avec d'autres personnes.
Au fil du temps, je développe plein d’astuces et de réflexes pour gérer au quotidien : je sais toujours où sont les toilettes, par exemple.
Evidemment, je sais qu’en tombant enceinte, il y a des risques d’avoir des nausées et des vomissements. Et là aussi, cette idée me terrifie. Je suis prise dans un sentiment très ambivalent : d’un côté, je ne comprends pas qu’on puisse décider de se mettre possiblement dans un “état” qui peut nous faire vomir. D’un autre côté, je ne m'imagine pas sans enfant. Comme si je savais qu'un jour, peut-être, je trouverais une solution. Même si je ne crois pas qu'on guérisse vraiment de cette phobie, on peut arriver à vivre avec.
🔸 Mai 2017.
Je rencontre Antoine sur le parcours de Ticket For Change. Nous sommes tous les deux décidé à changer de vie pro. Lui à quitter la finance, moi à abandonner le monde de la recherche en cancérologie. Je suis dans un grand moment d'euphorie, car je découvre tout un monde que je ne connais pas.
Avec Antoine, nos parcours de vie sont assez similaires et on accroche directement. On ne vient pas du tout du milieu de l'entrepreneuriat et on est plutôt "pas conventionnels". Notre entourage professionnel ne comprend pas toujours notre volonté de changement. On a énormément de choses en commun, notamment des projets qui s'attaquent à l'industrie textile. On passe tout notre temps ensemble durant la formation. On parle beaucoup de nos vies, de nos visions du monde, de notre façon de voir le futur. On est hyper en phase. J'adore ! J'ai l'impression de voir mon double.
Très vite, on tombe amoureux, et c'est très fusionnel.
🔸 Décembre.
Je déménage à Lyon et on est inséparables. Et c’est comme ça qu’on se lance dans un projet pro commun, avec l’envie de faire bouger le monde de la mode.
Bosser ensemble, c'est une évidence. On est ultra complémentaires, comme dans la vie. On va vite, on se comprend. Mais c'est un énorme challenge, car on ne fonctionne pas du tout de façon similaire. Moi, j'ai besoin de comprendre. Lui, c'est un instinctif. Il ne sait pas toujours expliquer pourquoi il fait tel ou tel choix, mais il le ressent dans ses tripes. Ce n'est pas toujours facile à suivre, mais c'est souvent plein d'aventures et de joie.
Ce qui est génial avec Antoine, c’est qu’il me connaît très bien. Il sait les situations où c'est plus difficile à gérer pour moi et, souvent, il les anticipe. Il sait par exemple combien c’est compliqué pour moi de monter dans la voiture d'une autre personne, et il me "protège" toujours pour que je n'aie pas besoin d'expliquer la raison. Il sait combien ça me coûte.
🔸 2018.
Au début, comme on est à fond dans notre aventure entrepreneuriale, on ne pense pas du tout à fonder une famille.
En revanche, je sais qu’il veut des enfants. Quelques semaines seulement après notre rencontre, il m’a avoué avoir toujours voulu être père, mais il attendait d'être "grand". J'avais trouvé ça tellement touchant, et réaliste.
On décale pas mal le projet bébé. Jusqu'à ce que petit Abel vienne se nicher dans mon ventre par surprise...
🔸 Le 5 décembre 2022
Je ne me sens pas bien. La veille, on a mangé une choucroute avec Antoine et on est tous les deux un peu ballonnés. Tout de suite, je me dis que c'est ça.
Je rentre chez moi, impossible de rester au travail quand je me sens mal. Toujours cette peur de vomir. Surtout que, dans ces moments-là, je pars souvent en grosse crise d'angoisse, donc il me faut du calme, un bain chaud, de la cohérence cardiaque, bref, tout l'attirail pour gérer au mieux l'angoisse.
En rentrant, le soir, Antoine m'appelle et me dit qu'il passe à la pharmacie pour me prendre des médocs et un test de grossesse. Je me rappelle encore lui dire que vraiment, ce n’est pas la peine, le test. C'est la choucroute, c'est sûr à 100%. Mais il ne m'écoute pas (et l'histoire lui donnera raison).
Quand il arrive, il me donne le test, et je suis tellement persuadée qu'il va être négatif que je le fais et je l'oublie au-dessus des toilettes, avant de repasser devant et de voir les deux barres bien, bien marquées. Je me rappelle encore du premier sentiment que j'ai. Un abysse. Un trou noir.
Mon cœur s'arrête.
Moi qui contrôle tout dans ma vie pour ne pas vomir, je suis enceinte, je vais faire comment ? Je lâche un "putain, Antoine, putain.". On se regarde. Je ne sais pas comment réagir. Tout se contredit dans ma tête. Je suis hyper contente et, en même temps, terriblement terrifiée. On se regarde et on sourit quand même. C'est l'euphorie pour Antoine, pour moi, la découverte est vertigineuse, il faut que je me fasse à l'idée.
Sacré coup du destin, ce petit bébé surprise.
Toute la nuit, je scrolle, je compare, je cherche le taux de femmes qui vomissent pendant leur grossesse, ce qu’est l'hyperémèse gravidique, comment ne pas avoir de nausées et j’en passe.
Le lendemain matin, je me lève en crise d'angoisse, comme si j'étais dans une voiture à l'arrière, que j'avais mangé trois tartiflettes et que j'avais bu quatre pintes. Mon cerveau me dit que je vais être malade. Alors, je suis malade.
Et c'est la première et seule fois de ma grossesse que je vomis.
Une fois. Une seule. Et pourtant, dans ma tête, c’est la fin du monde.
" Si je vomis encore, j'avorte. Je le pense vraiment. Ça donne une idée de l’ampleur que prend cette phobie de vomir dans ma vie. "
En attendant le rendez-vous avec la sage-femme, je suis en PLS. Je refuse de prendre mes antiémétiques, car je ne sais pas si c'est compatible avec la grossesse.
Au premier rendez-vous chez la sage-femme, j'arrive en pleurs : "Si je vomis encore, j'avorte". Je le pense vraiment. Ça donne une idée de l’ampleur que prend cette phobie de vomir dans ma vie. Pour moi, il est impossible de vivre dans cet état.
Heureusement, Antoine me rassure et j'ai la meilleure des écoutes auprès de ma sage-femme (et globalement ensuite pendant toute ma grossesse). Je me sens entendue, comprise. Apparemment, il y a plein de choses qu’on peut mettre en place pour ne pas avoir de nausées.
C'est la première fois de ma vie, qu'on prend en considération ma peur comme un trouble qu’on va essayer de soulager et de ne pas minimiser.
J'ai toujours entendu : "vomis un bon coup, ça ira mieux après", "mais vomir, c'est physiologique." Oui, c’est physiologique. Mais ma peur, elle, ne l’est pas. Elle est irrationnelle, viscérale.
Et là, on m'écoute vraiment et sans jugement. Et surtout je découvre que ce n’était pas une fatalité.
On décide de me mettre sous traitement le premier trimestre et, après ça, je ne connais plus aucun vomissement. Des mini nausées de temps en temps, mais complètement gérables pour moi (c'est dire combien le traitement est efficace).
Mon activité chez WeDressFair m'amène régulièrement à faire des interventions orales : podcast, radio, télévision, conférences. Moi qui ai toujours été terrorisée par la prise de parole (le stress, ça noue l'estomac, ça donne envie de vomir), pendant ma grossesse, j'ADORE !
Enceinte, je me sens tellement forte, invincible. Plus rien ne semble me faire peur. Aucune barrière, ni aucune autocensure à cause de la phobie. Je me sens tellement libre !
“ La grossesse me donne une excuse valable d'avoir la nausée, sans devoir me justifier. Ça me libère, quelque part. Comme si la grossesse me permettait de masquer ma phobie. Être enceinte, devient la meilleure des thérapies pour moi. “
Je comprends, après coup, que la grossesse me donne une excuse "valable" de ne pas me sentir bien, d’avoir la nausée, sans devoir me justifier. Si j’ai la nausée, c’est “normal”, je suis enceinte. Je ne suis plus la fille qui a peur de vomir. Et ça change tout. Cette légitimité transforme mon rapport aux autres. Ça me libère, quelque part. Comme si la grossesse me permettait de masquer ma phobie. Être enceinte devient la meilleure des thérapies pour moi.
🔸 6 août 2024.
L'accouchement d'Abel est super long. J'ai des contractions pendant quatre jours et quatre nuits de contractions, à ne pas pouvoir bien dormir.
Dans mon dossier de maternité, j'ai bien écrit que j'aimerais avoir une perfusion ou avoir la possibilité de prendre un antiémétique pendant le travail. J'en ai discuté avec l'équipe avant la naissance, en expliquant mon histoire. J'ai rarement connu autant de bienveillance envers moi et ma phobie.
Finalement, je fais le maximum sans péridurale, car j'ai peur de ses effets secondaires. Abel naît avec le cordon en "bretelle" (rigolo pour des parents dans la mode, haha), c’est quand lecordon est enroulé autour de l’épaule. Il est sonné, moi aussi, mais je le serre contre moi, en peau à peau. Magique.
Le bliss pour moi, c’est vraiment toute la période post-natale. Un petit nuage avec notre petit Abel, que je garde cinq mois avec moi. On découvre tout. Et on est émerveillés de voir qu'on est juste là pour l'accompagner, le soutenir, l’encourager et l’aimer inconditionnellement. Mais les bébés savent tout faire : se retourner, ramper, marcher, parler. On est juste les témoins joyeux de leur évolution.
“ Ma phobie de vomir est toujours là mais, grâce à la grossesse, elle ne dirige plus ma vie. “
Je pense que de moi-même, il aurait été très difficile de faire le choix de tomber enceinte. Alors, je n'arrête pas de me dire que ce petit Abel n'est pas arrivé, là, par hasard. Il est arrivé par surprise pour me permettre d'aller mieux. C'est quand même fou de se dire que la chose qui me terrorisait, être enceinte, est ce qui m’a transformée.
Aujourd’hui, j'ai moins peur de parler en public, je retrouve le plaisir de ne pas penser à ma phobie pendant de longue heure dans la journée. Elle est toujours là mais, grâce à ma grossesse, elle ne dirige plus ma vie.
Et le plus fou, c'est qu'en septembre 2025, on a décidé d'avoir un deuxième petit bébé. J’ai DÉCIDÉ de tomber enceinte, et donc de me mettre dans cette position de vulnérabilité face à ma phobie. Preuve que j'ai vraiment changé !
“ Ça me rend profondément triste qu’on ne dise pas assez aux femmes, qu’il existe des solutions et des traitements qui marchent, et qui permettent à une émétophobe de vivre plus sereinement sa grossesse. “
Pour cette seconde grossesse, je sais, j'anticipe, et c'est si doux ! Tout est beaucoup plus simple (sauf gérer un petit de 18 mois en même temps, haha). Même l'accouchement est calme, tranquille, sans aucune appréhension.
Camille naît en une seule poussée. Il pleure tout de suite. Il prend le sein immédiatement. Le bonheur absolu !
Je rencontre régulièrement des femmes émétophobes qui renoncent à avoir un enfant à cause de leur phobie. Ça me rend profondément triste qu’on ne dise pas assez aux femmes, qu’il existe des solutions et des traitements qui marchent, et qui permettent à une émétophobe d’être enceinte.
Alors, à toutes celles qui doutent, qui ont peur, j'aimerais leur apporter de l'espoir à travers mon témoignage pour leur dire qu’on peut avoir une peur immense… et devenir mère quand même. “

Phobie de vomir enceinte, les tips de Marie
- Aujourd’hui, dès que je sens que la sensation de vomir monte, je prends un chewing-gum, ou un TicTac. Et j'ai toujours des antiémétiques "au cas où".
- Ne pas hésiter à demander aux professionnels de santé de l’aide pour gérer l'émétophobie et la grossesse.
- Ne pas se brider parce qu’on pense que cette phobie est “ridicule”. Elle ne l'est pas, c'est une vraie souffrance au quotidien. Et vous avez le droit à des traitements pour vivre une grossesse apaisée.
La pensée freestyle de Marie
L'émétophobie est une phobie dont on parle peu, alors qu'elle touche environ 5% de la population. Celles qui en souffrent ont, 9 fois sur 10, déclenché cette phobie entre l'enfance et l'adolescence. Je ne sais pas pourquoi c'est un sujet dont on parle peu. De mon côté, j'ai beaucoup rencontré de personnes qui ne comprenaient pas. J'ai donc considéré que cette phobie était "bizarre", "anormale", "ridicule". Et comme elle prenait presque 100% de mon temps, je l'étais aussi.
Alors j'aimerais conclure en disant : vous n'êtes pas seules, vous n'êtes pas anormales, et je vous comprends !
PS : Un immense merci à toute l'équipe Bliss pour le travail que vous faites ! Vous êtes tellement inspirantes, et toutes les femmes que vous interrogez aussi. Long live the bliss ;)

