Juliette est sage-femme et parcourt le monde au gré de ses missions humanitaires lorsqu’elle rencontre Dimitri et sa fille Lily. Alors qu’elle pensait avoir fait une croix sur la maternité, cette rencontre réveille en elle un désir qu’elle croyait éteint. S’ensuivent cinq années de combat auxquelles elle ne s’attendait pas : pendant qu’elle accompagne chaque jour d’autres femmes vers la maternité, sa vie à elle est rythmée par des montagnes russes émotionnelles, entre fausses couches, PMA et FIV…Jusqu’à la naissance de son « miracle », son petit Victor.
Je m’appelle Juliette, j’ai 38 ans et je vis à La Réunion depuis 22 ans. Je suis sage-femme depuis 16 ans et, aujourd’hui, ma famille est composée de Dimitri, mon amoureux depuis sept ans, de Lily, sa fille qui va bientôt avoir 11 ans, et de Victor, notre petit garçon de 9 mois. Mais pour comprendre comment je suis devenue maman, il faut revenir quelques années en arrière.
2018 - Quand la maternité entre dans ma vie par surprise
À cette époque, je sors d’une relation toxique. Je suis un peu perdue et ma vie professionnelle est particulièrement intense : j’enchaîne les missions humanitaires avec Médecins Sans Frontières. Je suis alors à La Réunion pour quelques jours de vacances avant de partir trois mois au Pakistan.
Juste avant mon départ, une amie très proche décide de jouer les entremetteuses et débarque à un apéritif sur la plage avec Dimitri et sa petite fille. Je le remarque à peine, tandis que lui discute de longues heures avec ma mère. Et ma mère a du flair : « Il est vraiment intéressant. Tu devrais creuser. »
Un mois plus tard, alors que je suis au Pakistan, Dimitri me retrouve sur Messenger. On commence à papoter et, très vite, je lui trouve un charme fou : il est drôle, sensible et touchant quand il parle de sa fille. Mais mon cœur est encore en mode « convalescence », alors je verrouille les attentes.
“Moi qui avais enterré toute idée de maternité à cause du harcèlement scolaire que j’ai vécu et de mes déceptions amoureuses, je me surprends à vouloir devenir mère.”
À mon retour, trois mois plus tard, on se retrouve sur ma plage fétiche, « mon jardin ». Quand il arrive avec la petite bouteille de champagne qu’il m’avait promise alors que j’étais en mission au Pakistan (où l’alcool est interdit) le doute n’est plus permis : c’est un vrai rendez-vous galant. Et là, je craque complètement.
Très vite, je tombe amoureuse de Dimitri, mais le coup de foudre est double : je tombe aussi sous le charme de Lily, sa fille de 3 ans et demi. C’est elle qui, la première, m’apprend la maternité et me montre le chemin. Moi qui avais enterré toute idée de maternité à cause du harcèlement scolaire que j’ai vécu et de mes déceptions amoureuses, je me surprends à vouloir devenir mère. En regardant Dimitri être le père extraordinaire qu’il est avec sa fille, quelque chose se débloque en moi : c’est lui et personne d’autre. Le compteur est remis à zéro.
Ce séisme bouscule tout, jusqu’à ma carrière. Courir le monde et enchaîner les missions de plusieurs mois n’est plus compatible avec la vie de famille qui me tend les bras. Je décide alors de poser mes bagages auprès d’eux.
“Le soir même, déformation professionnelle oblige, je m’installe dans ma baignoire et je retire moi-même mon stérilet.”
Après seulement six mois d’histoire, Dimitri doit subir une lourde chirurgie cervicale pour éviter de finir en fauteuil roulant. À peine réveillé de l’opération, il me regarde et me lance :  « C’est bon, je peux marcher… tu peux enlever ton stérilet. »
Le soir même, déformation professionnelle oblige, je m’installe dans ma baignoire et je retire moi-même mon stérilet. Notre aventure commence.
En juillet 2021, après neuf mois d’attente, mon premier test de grossesse est positif. Le cœur bat… puis s’arrête un mois plus tard. Je vis alors ma première fausse couche, et mon premier deuil. Trois mois après, alors que je suis en vacances en métropole, je saigne à nouveau. Je suis enceinte, mais mon taux d’HCG stagne. Les médecins suspectent une grossesse extra-utérine (GEU) et m’interdisent de prendre l’avion. Je prends pourtant le risque de rentrer à La Réunion. Le verdict tombe : grossesse extra-utérine dans la trompe droite. Elle est traitée par injection. À partir de là, mon insouciance disparaît et la peur s’installe.

2022 - Mon parcours PMA démarre
“Le plus difficile, c’est peut-être cette double vie que je mène. La journée, j’enfile ma blouse de sage-femme, (...) le soir, je retire ma blouse (...) en me demandant si je serai un jour mère.”
En septembre 2022, nous entrons en PMA. Je tombe à nouveau enceinte, mais mon taux de bêta HCG stagne. C’est une deuxième grossesse extra-utérine, encore du côté droit. Cette fois, ma trompe saigne dans mon ventre sans même me faire mal. Je dois être opérée en urgence et subir une salpingectomie unilatérale. En d’autres termes, on me retire la trompe.
En janvier 2023, nous lançons notre première FIV à La Réunion. Nous obtenons sept embryons. Puis commence une année blanche : sept transferts, une grossesse biochimique, (c’est à dire positive au test de grossesse et à la présence d’hCG, mais qui s’interrompt avant d’être visible à l’échographie) et aucune accroche. Le plus difficile, c’est peut-être cette double vie que je mène. La journée, j’enfile ma blouse de sage-femme, j’accompagne des femmes enceintes, je palpe des ventres ronds. Le soir, je retire ma blouse et je rentre face à mon propre vide, en me demandant si je serai un jour mère.
Heureusement, Dimitri et moi formons un roc solide.

2024 - Le diagnostic génétique préimplantatoire et notre course contre la montre.
“Nous avons 30 minutes pour rapporter le précieux échantillon (...) Notre Uber s’annule. Aucun taxi ne répond. On tente de faire du stop. (...) Une commerçante aperçoit une voiture de police au loin et l’interpelle. Nous montons à l’arrière, derrière le plexiglas, avec notre pot de sperme. Les policiers foncent et nous déposent à la clinique à la 27e minute.”
En juin 2024, nous décidons de nous tourner vers l’Espagne pour réaliser un diagnostic génétique préimplantatoire (DPI), qui consiste à analyser les embryons afin de détecter d’éventuelles anomalies génétiques avant leur transfert dans l’utérus. En août, à Valence, huit embryons sont analysés. Un seul est sain.
Nous programmons alors une deuxième ponction pour octobre. Et c’est là que notre parcours prend une tournure presque rocambolesque.
Le jour J, on me prélève 20 ovocytes. Sur le papier, c’est génial. Mais Dimitri fait un blocage psychologique complet au moment du recueil de sperme. La clinique doit vitrifier mes ovocytes en urgence. On tente tout, même le Viagra, mais rien n’y fait. Une chirurgie testiculaire est envisagée, à un prix exorbitant, alors que notre vol retour approche. Et comme si cela ne suffisait pas, Valence est frappée par des inondations historiques et meurtrières. La ville est paralysée. La clinique nous donne finalement une dernière chance : Dimitri doit réussir son recueil à l’appartement et nous avons 30 minutes pour rapporter le précieux échantillon. Et miracle : loin de la pression de la clinique, Dimitri y arrive.
Le chrono démarre : Notre Uber s’annule. Aucun taxi ne répond. On tente de faire du stop. Dimitri trébuche et tombe contre une voiture dont la conductrice, terrifiée, repart en trombe.
Il nous reste 15 minutes.
Une commerçante aperçoit une voiture de police au loin et l’interpelle. Nous montons à l’arrière, derrière le plexiglas, avec notre pot de sperme. Les policiers foncent et nous déposent à la clinique à la 27e minute.
On l’a fait.
Le laboratoire obtient huit embryons. Quatre sont sains. Pour nous, c’est une victoire monumentale. En janvier 2025, on me transfère deux embryons. Comme je suis jumelle et Dimitri triplé, j’espère secrètement avoir des jumeaux.

2025 - C’est notre tour
“Mes collègues doivent me faire un cerclage du col de l’utérus en urgence, sur mon propre lieu de travail.”
Un seul s’accroche. C’est notre bébé.
Mais la grossesse n’est pas de tout repos. Je fais un hématome, puis mon col se raccourcit. Mes collègues doivent me faire un cerclage du col de l’utérus en urgence, sur mon propre lieu de travail. Commence alors une grossesse alitée pendant laquelle Dimitri prend tout en charge.
Pour calmer mes angoisses, je me réfugie dans le crochet et l’aquarelle. Je crée, je m’occupe les mains et j’essaie de rester dans cette bulle d’amour qui entoure enfin notre bébé. Et la grossesse se poursuit jusqu’au terme. Le 11 octobre 2025, la veille du terme, je romps la poche des eaux dans ma baignoire. Les contractions arrivent comme un tsunami, sans transition. Dans la voiture, après seulement cinq minutes de route, je hurle notre mot de passe secret : « CHOCOLAT ! » C’est notre signal pour demander la péridurale. Moi qui rêve depuis toujours d’un accouchement physiologique, ma conscience de sage-femme capitule devant ma peur. Mon bébé est estimé à plus de 3,8 kg et, à cet instant, je veux avant tout qu’il soit en sécurité. Après 54 minutes de poussée intense, Victor naît. Mais il est bleu. Il ne respire pas. Je le stimule avec mes mains mais il ne crie pas. S’ensuivent six minutes qui semblent durer une éternité.
Puis son premier cri.
On me le pose en peau à peau. Il prend le sein. Notre miracle est enfin là.
Cette nuit-là, dans la lumière tamisée de ma chambre de maternité, Dimitri dort à côté de moi. Victor est blotti contre moi, endormi au sein. Je regarde ce petit bébé, je respire son odeur de nouveau-né et une pensée me traverse : enfin mon tour.
Les cinq années de galère, les grossesses perdues, la PMA, les inondations de Valence, la course contre la montre avec ce pot de sperme et les six minutes de terreur après la naissance s’effacent. Il ne reste que lui. Sa chaleur. Notre cocon. Et les larmes qui coulent sur mes joues sans que je puisse les retenir. Victor est enfin là.
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Les tips de Juliette
Accepter que le scénario ne soit pas celui qu’on avait imaginé
Je rêvais d’une grossesse spontanée et d’un accouchement physiologique. Je me retrouve finalement au cœur d’un parcours ultra-médicalisé pendant cinq ans. Il faut accepter que tout ne se passe pas comme prévu et comprendre qu’emprunter un autre chemin ne signifie pas avoir échoué.
Se faire aider psychologiquement
Pendant des années, j’ai porté une double armure : celle de la femme forte qui encaisse et celle de la sage-femme qui sait, comprend et rationalise. J’aurais aimé demander une aide psychologique extérieure bien plus tôt. Je comprends tardivement que mes connaissances médicales ne me protègent pas du chagrin, des deuils ou de l’angoisse.
Trouver son petit refuge quand la tête tourne en boucle
Quand l’attente et les angoisses prenaient trop de place, occuper mes mains, créer quelque chose de doux et de concret m’a permis de sortir un peu de la bulle médicale, de calmer mon esprit et de créer du beau là où je me sens parfois vide.
Nous avons vécu cette PMA à deux
J’ai compris à quel point il était important de communiquer avec Dimitri, mais aussi de laisser une place à sa souffrance à lui. Son blocage lors du recueil de sperme m’a fait prendre conscience que son corps et son esprit avaient, eux aussi, leurs limites.
S’entourer de personnes en qui on a confiance
Dans ce parcours, j’ai aussi mesuré la force d’un entourage sécurisant. Ma collègue en PMA, celle qui m’a cerclée, mon amie sage-femme qui m’a accouchée… Savoir que j’étais entre de bonnes mains m’a permis de lâcher prise quand j’en avais le plus besoin.
Le mot de la fin
Ne perdez pas espoir. Le chemin peut être chaotique, surprenant, voire totalement rocambolesque (comme finir dans une voiture de police avec un pot de sperme ! ) mais un jour, ce sera votre tour. Et ce jour-là, toutes les larmes du passé donneront une saveur unique à votre bonheur.

