On parle peu de ces IVG en plein post-partum, quand tout est encore fragile. Marie raconte le choc d’une nouvelle grossesse, 9 mois après la naissance de son fils, alors qu’elle se sent déjà vaciller dans son nouveau rôle de mère. Elle choisit donc d’interrompre cette grossesse, pour protéger son équilibre, son couple, son fils ; sans imaginer qu’une IVG peut aussi ouvrir un espace de deuil, de culpabilité… et parfois de regret.
Un témoignage rare et bouleversant sur l’ambivalence de ce choix et le deuil silencieux qu’il peut laisser.

“ Je m’appelle Marie, j’ai 29 ans.
J’ai grandi dans le sud de la France et j’habite à Paris depuis plus de 6 ans. Je suis consultante dans le secteur de la culture et des médias.
Ma famille est composée de mon amoureux Thomas et de notre fils Arlo, qui a un peu plus d’un an.
Fille unique, je rêve d’une fratrie et de grandes tablées. Je me souviens lire Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh, et être fascinée par ce lien si puissant, si fort, malgré les conflits et les différences de caractère. Quelle chance d’avoir les mêmes références, la même éducation que quelqu’un, d’avoir aussi une personne pour faire front dans les moments difficiles.
🔸 2023.
Je rencontre Thomas via une appli de rencontre. Je pense que ce qui me plaît particulièrement, c’est qu’il a bien détaillé son profil. Je me souviens juste penser qu’il a un joli sourire, qu’il a l’air doux, et qu’il a l’air d’aimer les bonnes choses.
Je ne me souviens pas de notre premier message, mais on discute vite sur WhatsApp. Je mets un peu de temps à lui répondre car je pars en week-end, mais on convient d’un date un mardi soir, square Gardette, dans le 11e.

🔸 23 mai 2023.
Il fait beau et chaud, ce soir-là.
Je me rappelle me dire : “Mais il est vraiment plus vieux” (il a 10 ans de plus), puis je suis très vite sous le charme. On parle enfants dès ce premier rendez-vous. Je lui dis que j’en veux trois, lui un, mais il semble être prêt à négocier.
On part en week-end en juin, en vacances ensemble en août, et j’emménage chez lui quatre mois après, en vivant pratiquement déjà chez lui depuis le début.
🔸 Mai 2024.
On part en Toscane quinze jours et, le week-end suivant notre retour, j’ai deux jours de retard. Le samedi matin, Thomas est absent. Je décide de descendre à la pharmacie acheter un test.
Test positif.
Sur le coup, c’est un choc énorme. Je m’assieds sur le lit et je pose le test face à moi dans le dressing.
Thomas m’appelle et entend à ma voix que je ne suis pas dans un état normal. Je pense qu’il n’a jamais pédalé aussi vite pour rentrer.
Il voit le test et il comprend.
“ L’annonce est un gros choc. “
Pour moi qui suis un peu control freak et très réticente au changement, cette grossesse qui n’est pas planifiée rend les premières semaines, les premiers mois assez durs. Je mets du temps à me projeter.
Après, même s’il s’agit d’une surprise, c’est un bébé extrêmement désiré par nous deux.
Physiquement, tenir le rythme au boulot est difficile les premiers mois à cause de la fatigue (malaises et nausées), mais une fois le premier trimestre passé, je n’ai plus aucun symptôme désagréable.
On sait que c’est un garçon très vite, ce qui m’aide à imaginer la suite.

🔸 26 janvier 2025, 00h29.
Arlo naît.
“ Le post-partum immédiat est compliqué. “
Gros baby blues, angoisse dès que la nuit tombe, peur de mal faire et pression pour l’allaitement que j’abandonne finalement deux jours après sa naissance. Je tenais à donner mon colostrum et à faire la première tétée pour le shot d’immunité, qu’il prenne au moins ça… c’est bête mais je suis fière de l’avoir allaité au moins deux jours.
On se fait des amis à la maternité. Ils ont un petit Arsène, né le même jour qu’Arlo, et habitent à côté de chez nous. C’est précieux pour moi, qui n’ai pas d’amie maman.
Je vis plutôt bien le congé maternité. Thomas peut rester un mois avec nous.
“ La reprise du travail marque le début d’un état dépressif insidieux. “
Elle en est peut-être même le déclencheur. D’ailleurs, je fais un zona, un mois après avoir repris. C’est un mélange d’anxiété et d’épuisement, je pense, la peur de mal faire, de ne pas faire assez.
Je n’ai aucun problème à m’occuper d’Arlo, mais je me dévalorise de plus en plus. J’ai l’impression que Thomas fait tout mieux que moi.
Il sent que ça ne va pas et c’est plutôt lui qui déclenche les conversations, il essaie de m’aider à verbaliser, parfois ça marche, parfois j’ai accumulé trop d’angoisse ou de tristesse et ça nécessite une longue discussion… et beaucoup de larmes !
Je n’ai plus envie de sortir, plus envie de voir mes amis, pas envie de laisser Arlo à quelqu’un d’autre.
Je perds l’appétit et la joie.
La seule chose qui me fait sourire, c’est de voir Arlo et Thomas ensemble.
L’angoisse du soir ne me quitte pas depuis la maternité et se renforce avec l’arrivée des coliques. Arlo a de violents épisodes de maux de ventre, les premières semaines, avec des pleurs dès 18h qui durent sans forcément que j’arrive à l’apaiser.
“ Je me sens glisser dans un tunnel d’isolement, de stress et d’angoisse. “
🔸 Novembre 2025.
Arlo a 9 mois.
J’ai une semaine de retard. Je me dis que c’est le stress.
Au bout de huit jours, je fais quand même un test.
Positif.
Je me revois le tendre à Thomas en larmes. Je m’effondre.
Je ressens de la culpabilité immense. Envers moi, envers Arlo. Et je m’entends me dire intérieurement, en m’adressant à ce bébé : “je suis désolée mais je ne vais pas y arriver”.
“ Je sais qu’être enceinte en plein post-partum, c’est le pire moment pour ma santé mentale qui est alors déjà si fragile. “
Je ne peux pas gérer un deuxième bébé, même si au plus profond de moi je sais que j’aime déjà cet enfant.
J’ai beau être au début de ma grossesse, c’est pour moi déjà la promesse d’un bébé dans mon ventre. La promesse d’une fratrie, celle dont je rêve. Mais c’est trop. Pas tout de suite. Je pleure dans les bras de Thomas.
La décision est prise. Pour Arlo. Pour moi. Pour notre couple.
Tout s’enchaîne très vite.
Prise de sang, taux très élevé. Échographie, confirmation de la grossesse. Médecin, prescription pour une interruption volontaire de grossesse.
On me dit que le taux peut suspecter une malformation, mais qu’on ne va pas investiguer. Ça me soulage temporairement.
On annule un week-end. Je ne peux pas faire semblant.
Je prends le comprimé. Puis le second deux jours après. Ces jours sont flous.
Je saigne longtemps. Très longtemps. Un mois et demi.
Je pense à ce bébé que j’ai déjà imaginé avec nous.
“ Au moment de faire mon IVG, ma médecin généraliste me conseille un suivi psy que j’accepte tout de suite. “
Les psys de Jeen où je suis suivie étant surbookés, on me donne une liste de psychologues spécialisées en périnatalité et ayant l’habitude d’accompagner des femmes vivant ce genre de situation.
Et ce suivi va me sauver.
La psy m’aide à accepter qu’une part de moi peut aimer et regretter ce bébé, en même temps, et surtout qu’une part de moi a pris cette décision qui s’imposait à ce moment-là. Et plus globalement elle m’aide à être plus indulgente avec moi-même sur tous ces bouleversements vécus en très peu de temps.
Elle me conseille aussi d’écrire une lettre à ce bébé (ce que je n’ai pas encore réussi à faire).
Je vois aussi une hypnothérapeute. Elle me fait faire un exercice : le nid d’ange.
“ Imaginer un endroit doux et sécurisant où déposer ce bébé. Une sorte de cocon, dans lequel je dépose aussi cette grossesse interrompue et les émotions associées. “
Ça permet de reconnaître que ça a existé, de créer un lien avec ce bébé, de le protéger d’une certaine manière, et de savoir qu’il est là quelque part et qu’on peut lui parler. Et j’imagine marquer une séparation - psychique j’entends - plus apaisée. C’est une manière de faire un deuil en quelque sorte, en tout cas c’est une étape. Ça m’a fait beaucoup de bien.
Avant cette IVG post-partum, je n’avais pas pris conscience qu’un avortement c’est aussi le deuil d’un bébé. Le deuil d’une famille possible. Mais sans rituel, sans cérémonie.
En ça, il me semble essentiel de se faire accompagner et d’en parler pour briser le tabou et la culpabilité.
“ Avorter, ce n’est pas un choix égoïste. C’est parfois choisir d’être une mère solide pour l’enfant qu’on a déjà. “
En même temps, je crois qu’une partie de moi regrette cette IVG en post-partum. J’ai parfois l’impression que mon corps réclame ce bébé. C’est un sentiment puissant, étrange.
Mais j’essaie de me répéter que c’était la meilleure décision à ce moment-là de ma vie.
Je me le répète encore et encore. “

Les tips de Marie quand on vit une interruption volontaire de grossesse
Parler, verbaliser, déposer ce qui vous traverse auprès de quelqu’un ou quelque chose
Ecrire à ce bébé.
Être indulgente avec soi.
Se laisser le temps de vivre cette épreuve.
La pensée de Marie
“ Ce n’est pas parce que j’ai pris la décision d’interrompre ma grossesse que je n’ai pas le droit d’en souffrir. “

