Entretien Victor Castanet crèches maltraitantes

Le débrief

👉 On prolonge l’épisode 1 de Women Stories, « Zora – Mon combat contre une crèche maltraitante », avec Victor Castanet, journaliste indépendant qui a révélé les dérives des crèches privées en France.

🗒️ L'histoire de Zora en quelques mots
Un soir, après avoir récupéré son bébé de 18 mois d'une journée à la crèche, Zora découvre sur son corps l'empreinte bien définie d'une main d'adulte. Commence alors pour elle une bataille à la fois intime et politique. Sans relâche et soutenue par son mari, elle va mener sa propre enquête et affronter er un grand groupe du secteur, jusqu'à devenir le fer de lance d'un scandale national.


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C'est par son combat que Zora est devenue une lanceuse d'alerte et l'une des principales protagonistes du livre-enquête « Les ogres » de Victor Castanet. Alors on a eu envie de lui donner la parole, à lui aussi, pour qu'il nous livre l'histoire de son point de vue de journaliste, de citoyen et de père. Rencontre.  


Bonjour Victor, pouvez-vous vous présenter en quelques mots pour celles.eux qui ne vous connaîtraient pas encore ?

Je m'appelle Victor Castanet, je suis journaliste indépendant depuis une dizaine d'années ; et je m’intéresse à des sujets liés à la vulnérabilité, qui sont mes sujets de cœur. J'ai la particularité de faire des enquêtes au long cours. Je me suis d’abord intéressé au secteur des maisons de retraite dans un livre, “Les fossoyeurs”, puis à celui de la petite enfance et notamment au fonctionnement des grands groupes privés.


Qu'est-ce qui vous a le plus touché dans l'
épisode Women Stories de Zora ?

C’est la combativité de cette femme. Parce que c'est un sacré défi d'aller chercher la vérité, d'aller chercher des responsables. Et Zora a eu ce courage-là : de porter plainte et puis de tenir bon malgré la lenteur de la justice, malgré les pressions et les plaintes pour diffamation qu'elle recevait elle-même du groupe qu'elle attaquait. Et puis elle a averti le grand public, monté un collectif, rassemblé des témoignages. Elle a été une des premières femmes que j’ai rencontrées et elle m'a mis en contact avec d’autres familles et des membres du personnel. On a finalement mené l’enquête en parallèle, pendant deux ans : elle d'une manière plus personnelle, moi pour avoir un impact plus sociétal.

" J’ai été très marqué par la force de caractère de cette femme et de son mari. À la fois, leur très grand courage et leur très grande discrétion. "


Qu'est-ce qui vous a marqué chez elle ?

J'ai été très marqué par la force de caractère de cette femme et de son mari. À la fois, leur très grand courage et leur très grande discrétion. Et puis, je dois dire, je suis aussi admiratif d'une chose : ne pas faire de ce drame un sujet tabou au sein de leur famille. Elle a pris le problème à bras le corps avec ses enfants. Elle leur en parle, elle leur raconte le combat qu'elle mène, ils ont des discussions sur ce qui a pu se passer dans cette crèche, elle met dans son quotidien beaucoup d'amour, de communication, de compréhension.   
 

" (...) il n'y a pas d'esprit de vengeance mais plutôt un esprit collectif avec une volonté d'alerter les autres mères et le grand public pour pas que ça arrive à d'autres enfants. " 


Quel sentiment est partagé par toutes les mères qui vous ont contacté ?

Beaucoup sont envahies par un sentiment de culpabilité très violent. Elles s’en veulent d’avoir mis leur enfant dans la gueule du loup et puis de pas s'en être rendu compte, voire parfois de s'en être rendu compte et de ne pas avoir voulu voir vraiment les signaux plus tôt. Mais l’autre chose qui m’a marqué c’est que, globalement, il n’y a pas d’esprit de vengeance mais plutôt un esprit collectif avec la volonté d’alerter les autres mères et le grand public pour que ça n’arrive pas à d’autres enfants, donc une nécessité de dire et de libérer la parole.

" Un autre point commun, c'est ce dilemme qui s'impose aux femmes : entre pouvoir passer du temps avec leur enfant les premiers mois et la nécessité de reprendre vite le travail parce qu'il ya aussi une pression sociale qui dit qu'il faut retourner vite bosser, parce que c'est important de rester indépendantes, donc de trouver un mode de garde, même s'il n'est pas nécessairement satisfaisant. "

 
Quel est le point commun entre tous les témoignages ?

Je dirais que les personnes qui mènent vraiment le combat et qui sont en première ligne, ce sont des femmes.  Ça ne veut pas dire que les pères ne suivent pas le dossier, j'en ai rencontré plein, mais souvent ils sont plus enclins à passer à autre chose. Alors que les mères, elles ont ça dans leurs tripes, ça les obsède. Et puis un autre point commun, c’est ce dilemme qui s’impose aux femmes : entre pouvoir passer du temps avec leur enfant les premiers mois et la nécessité de reprendre vite le travail parce qu’il y a aussi une pression sociale qui dit qu’il faut retourner vite bosser, parce que c’est important de rester indépendantes, donc de trouver un mode de garde, même s’il n’est pas forcément satisfaisant. Et la problématique du manque de places en crèche en France accentue cette tension qui pèse sur les femmes. C’est comme ça qu’on finit parfois par choisir un opérateur privé, parce qu’on n’a pas d’autres choix. 

" (...) quand des fortunes se font au détriment des plus vulnérables, il y a quelque chose qui m'attrape en tant que citoyen. "

En tant que journaliste, quelle a été votre première réaction à la lecture des témoignages que vous avez reçus ?

Ça s’est passé dans la foulée de mon enquête sur les ehpad et, ma première réaction de journaliste a été de me dire : c'est terrible ! Ce que j'avais décrypté pendant trois ans de ma vie dans le secteur des maisons de retraite, avec un système d'optimisation des coûts et de détournement de l'argent public, je le retrouvais dans le secteur de la petite enfance ; un secteur qui lui aussi s'était ouvert au privé et financiarisé. Et puis quand des fortunes se font au détriment des plus vulnérables, il y a quelque chose qui m'attrape en tant que citoyen. C'est ça qui me donne l'essence pour travailler pendant ses longs mois sur un même sujet.

" J’ai moi-même été confronté à ce sentiment de la boule au ventre de devoir laisser mon enfant pour aller travailler sans avoir la certitude que tout allait bien se passer. "

Et en tant que père ?

J’ai moi-même été confronté à ce sentiment de la boule au ventre de devoir laisser mon enfant pour aller travailler sans avoir la certitude que tout allait bien se passer.  Il y a quelque chose d'inacceptable à voir certains groupes ou certaines structures fonctionner de manière low-cost avec cette instabilité du personnel, ce manque de formation, alors que ces moments en crèche, qui correspondent au 1000 premiers jours, sont évidemment fondamentaux et structurants pour le développement futur et la construction d'un être humain pour sa vie entière.  

Selon vous, quels sont les signaux qui doivent alerter les parents ? Sur quels éléments être vigilants, voire intransigeants ?

Il y a des faisceaux communs d'indices qui montrent qu'il y a un souci. Déjà des faisceaux symptomatiques comme des cauchemars, des crises de colère en arrivant à la crèche ou encore des enfants affamés en fin de journée. D’ailleurs, on a constaté dans le carnet de santé des enfants concernés, une cassure de la courbe de poids quelque temps après leur entrée en crèche, notamment chez People & Baby. Et puis, comme ça a été le cas pour Zora, les traces de violence sur le corps. Mais avant que ça se voit, il peut se passer beaucoup de choses, donc l'élément fondamental sur lequel on doit être vigilant.e en tant que parent, c'est le personnel. Quand il y a une instabilité des équipes, beaucoup d’absentéisme et donc de remplacements, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui dysfonctionne, faut s’en inquiéter parce que c’est le premier fait de maltraitance. C’est pour ça qu’en tant que parent, c’est important de créer du lien avec l’équipe en place. Il ne s’agit pas d’être le parent parano qui fouille partout, il faut juste avoir la disponibilité, l'humanité, de créer un lien avec le personnel qui s'occupe de nos enfants. Si vous avez cette connexion, vous allez sentir si ça va ou si ça ne va pas. 

 

" Dans l'immense majorité, ce sont des femmes qui aiment les enfants, qui sont compétentes et passionnées par leur métier, et qui le font dans des conditions difficiles avec beaucoup d'abnégation. Dans certains groupes privés où ça dysfonctionne, ça ne tient que parce que ce personnel féminin est hyper engagé. "

 

Justement, que retenez-vous de vos échanges avec le personnel qui travaille dans ces crèches et qui alerte aussi parfois quand ça se passe mal ?

D’abord qu’à 99% ce sont des femmes. Pourquoi a-t-on réduit le fait de s’occuper des enfants à quelque chose de féminin ?  L'autre chose, c’est que dans l’immense majorité, ce sont des femmes qui aiment les enfants, qui sont compétentes et passionnées par leur métier et qui le font dans des conditions difficiles avec beaucoup d'abnégation.  Dans certains groupes privés où ça dysfonctionne, ça ne tient que parce que ce personnel féminin est hyper engagé. Ce sont des métiers extrêmement mal payés, certaines femmes n’arrivent pas à vivre de leur travail, et mal considérés par la société alors même qu’elles ont une responsabilité immense et un rôle essentiel au bon fonctionnement de la société comme elle est construite aujourd’hui. Tout ça contribue aussi à la crise de ce secteur et de la profession, avec des structures qui ferment parce qu’il n’y a plus assez de personnel qualifié pour les occuper.


" Si c'est toute la crèche qui dysfonctionne, ce qui est très important, c'est d'avoir des liens avec les autres parents.  "

Lorsqu'on a des soupçons, comment (ré)agir ? Vers qui se tourner ?

La première chose, si vous avez créé un lien avec certains membres de l'équipe et que vous voyez qu'il y a un souci dans le fonctionnement général ou avec une personne en particulier, c'est de pouvoir parler à une partie de l'équipe. Si c'est toute la crèche qui dysfonctionne, ce qui est très important, c'est d'avoir des liens avec les autres parents.  Ça permet de voir si le problème est partagé et d’en parler entre vous.  Et puis aller voir rapidement les services de la PMI* pour les alerter. Il y a des inspecteurs qui peuvent ensuite venir contrôler.


Et si l’administration
ne fait pas son travail de surveillance et de contrôle ?

Si c'est le cas et que tous les autres billets d'alerte sont bouchés, les médias et les journalistes sont aussi un moyen d'alerter et de faire en sorte que ça bouge. D'ailleurs, les grands groupes privés n'ont qu'une peur : c'est d'avoir leur réputation entachée par une enquête. Donc, bon, c'est aussi un moyen parfois dagir.

Les ogres - Édition augmentée

 

D'ailleurs depuis la parution de votre livre l'an passé, qui a fait grand bruit, quelles mesures ont-été prises ?

Il y a eu une plainte de la Ministre pour des sujets liés à des abus de biens sociaux, à des détournements d'argent public et à des faits de maltraitance. L'association Anticor a porté plainte également. Il y a eu un débat à l’Assemblée nationale dans l'hémicycle où j'ai été auditionné. Plusieurs députés ont pris le sujet à bras le corps et fait une proposition de loi qui préconise d'augmenter les sanctions financières contre les établissements qui ne respectent pas les règles, qui interdit les formations à distance des professionnels de la petite enfance et qui pose l'obligation d'un droit de regard de l'état, quand il y a un nouvel actionnaire dans un groupe privé. Cette loi doit encore être votée au Sénat. 


Votre livre a-t-il permis d'autres avancées ?

Oui notamment pour les délégations de service public”, c’est-à-dire quand les mairies délèguent leurs crèches à des opérateurs privés qui ont progressivement cassé les prix dans une mise en concurrence malsaine. Après la sortie de mon livre, il y a eu un début de prise de confiance de certaines mairies qui se sont inquiétées de ce low-cost. De grandes villes comme Paris ont même annoncé qu’elles mettaient fin à leur collaboration avec les groupes privés dans la gestion de leurs crèches municipales. Il y a une vigilance accrue des médias et des contrôles qui vont être renforcés. Mais il faut qu'il y ait un débat de fond sur la manière dont le secteur est financé et contrôlé, et ces postes de la petite enfance revaloriser. Il reste une vraie révolution de fonds à mener.
 
 


" Il ne s’agit pas de devenir tous parano (...), il s’agit simplement d’être attentifs aux signaux que nous envoie nos enfants et à ce que dégage le personnel. "

Que diriez-vous aux parents qui ont un enfant gardé en crèche privée, notamment au sein des réseaux visés, pour les rassurer ?

Il ne s’agit pas de devenir tous parano et de se dire “j'ai peur de mettre mon enfant en crèche”, il s’agit simplement d’être attentifs aux signaux que nous envoie nos enfants et à ce que dégage le personnel. Il faut être très clair, dans l’immense majorité des crèches, même celles qui sont dysfonctionnelles, il n’y a pas des faits de maltraitance et ça fonctionne bien. 


Merci beaucoup Victor. Une chose à ajouter pour finir ?

Il y a un vrai sujet sur ce secteur de la petite enfance où celles qui y travaillent peuvent difficilement faire pression pour se défendre, améliorer leurs conditions de travail. Et ça passera peut-être par le fait de se regrouper en collectif.

* protection maternelle infantile 

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📕 "Les ogres" de Victor Castanet, édition augmentée, 544 pages, parution 17 septembre 2025.

🎧 Écouter l'épisode de Zora

#1 Women Stories, crèche maltraitante