Après trois fausses couches et des années d’attente, Arnaud et sa femme Myriam sont finalement devenus parents. Ensemble, ils ont traversé le deuil, les espoirs déçus et l’incertitude. Mais Arnaud vivait cette épreuve en silence. Dans ce témoignage rare, il met des mots sur une souffrance souvent invisibilisée : celle des pères face aux interruptions spontanées de grossesse.

Je m’appelle Arnaud, j’ai 42 ans. Ma famille est composée de ma femme Myriam et de ma fille, Louisa, qui a deux ans. Nous habitons à Tunis où je travaille pour l’ONG Avocats sans frontières, spécialisée dans les droits humains.
🔸 2020
Je rencontre Myriam en plein Covid, en Tunisie. Elle vit alors à Londres, moi en Haïti. Chacun quitte son pays, un peu à contrecœur. Quand nos routes se croisent, c’est une évidence. Nous décidons de nous installer à Tunis, là où vit sa famille.
🔸 1er avril 2022
Myriam porte notre bébé depuis sept semaines. Elle tombe enceinte assez rapidement, dès la première tentative. Je suis heureux et soulagé. Je vais devenir papa. Dans ma tête, je me sens chanceux, presque invincible. J’annonce la grande nouvelle à mes proches pour partager ma joie.
« Le cœur du bébé ne bat plus »
Dans la salle d’attente du gynécologue, nous discutions du petit nom qu’on allait donner à notre enfant. Après un moment, le médecin pose la sonde puis dit d’un ton automatique : « Le cœur du bébé ne bat plus. »
Le silence est assourdissant. Je sens mon monde s’effondrer en un instant. Myriam blêmit. Elle ne peut pas dire un mot. Je suis dévasté. Je reste seul avec le gynécologue. Je ne comprends pas. Il m’explique alors, en gardant un ton neutre : "Il faut procéder à l’évacuation de l’embryon." Puis il énumère les options médicales : "expulsion, aspiration, curetage". Tout cela sans nous regarder dans les yeux. Il a l’air de parler d’un dossier administratif plutôt que de nos cœurs brisés.
À ce moment-là, je ne l’écoute plus vraiment. Tout ce qui résonne en moi, ce sont ces mots : fin de la grossesse, plus de cœur, expulsion. Je suis encore sous le choc, incapable de penser à autre chose. Pendant le trajet du retour, je ne dis pas un mot. À la maison, je m’écroule sur le canapé et je laisse couler mes larmes pour la première fois.
Myriam choisit de prendre le médicament pour expulser l’embryon. "C’est un peu comme des grosses règles", nous prévient le gynécologue. Un euphémisme.
« Moi je suis là, à la regarder se tordre de douleur, impuissant. »
Le soir même, les crampes commencent. Elle est à deux doigts de s’évanouir. Moi, je suis là, à la regarder se tordre de douleur, impuissant. Je finis par appeler les urgences. "C’est normal. Elle doit l’expulser complètement." Comme si cette souffrance faisait partie du protocole.
J’ai encore cette image en tête : Myriam recroquevillée sur le sol, adossée aux toilettes, tirant la chasse d’eau pour faire disparaître à jamais l’embryon dans les eaux.
Le lendemain matin, je commence à écrire : "Mon petit fantôme, tu es mort le 1er avril de cette année. Tu avais 7 semaines, je crois. Tu voulais peut-être nous faire une blague. Ce n’était pas drôle."
Écrire devient ma manière de respirer à nouveau.
« Personne ne me demande jamais comment je vais. »
Ma femme, elle aussi, trouve son échappatoire. Elle s’inscrit à un groupe en ligne réservé aux femmes qui ont vécu ce même deuil. Pour les hommes, rien. Aucun lieu. Aucune communauté. Comme si notre douleur n’avait pas besoin d’être dite. On parle beaucoup de la souffrance des femmes, et c’est bien normal, mais la nôtre est souvent considérée comme secondaire.
Personne ne me demande jamais comment je vais. On attend de moi que je sois solide, que je console, que je sois la digue. Comme si je n’avais perdu qu’un concept.
Après cette première grossesse, arrivée comme une évidence, nous croyons que ce sera aussi simple la fois suivante. Mais non. Le sort s’acharne.
Deux longues années d’épreuves s’enchaînent. Cinq fausses couches... et nous revivons le même schéma à chaque fois : l’espoir, l’attente, puis la même chute. Nous explorons toutes les pistes et tous les examens possibles : prises de sang, caryotypes, hystéroscopies, tests immunologiques, bilans hormonaux... Myriam connaît parfois presque mieux certains protocoles que les gynécologues que nous consultons. Nous changeons de médecin, de clinique, de pays. Rien ne semble expliquer ces arrêts répétés.
Jusqu’à ce que la chance nous sourie une deuxième fois. Myriam tombe à nouveau enceinte. Cette fois, je contiens ma joie.
« Au moins tu tombes enceinte. » Comme si ça devait nous consoler. Comme si tout se valait. Comme si celui qu’on a perdu pouvait être remplacé.
Nouveau rendez-vous, nouveau silence d’échographie, nouveau coup de massue : un œuf clair. Je sens l’air se retirer de mes poumons. Myriam s’effondre. Et ce qui suit est pire : « Ce n’était qu’un amas de cellules. » « Au moins tu tombes enceinte. » lui dit-on. Comme si ces mots devaient nous consoler. Comme si tout se valait. Comme si cet enfant qu’on a perdu pouvait être remplacé.
Notre gynécologue est d'une maladresse inouïe. Il regarde ma femme droit dans les yeux et lui dit : « Un jour, Madame, vous viendrez me voir pour que je vous pose un stérilet. Parce que vous en aurez eu assez, des enfants. » Mais ce n’est pas un bébé qu’on perd. C’est une vie entière qu’on a déjà commencée à imaginer.
🔸 2023
Troisième essai. Encore ces mots : « Je suis désolé, il n’y a plus de battements. » Trois fois anéantis. Trois fois nos cœurs réduits en poussière. Après cette troisième perte, nous sommes vidés.
« FAUSSE COUCHE »... Comment peut-on appeler « fausse » une expérience aussi brutale, aussi réelle ? Ce mot est froid. Clinique. Mais il n’y a rien de faux dans ce qu’on traverse. C’est un deuil.
Malgré tout, avec Myriam, nous restons toujours soudés. Même dans les moments durs. Même quand on ne ressent pas les choses de la même façon. Ma femme vit l'épreuve dans son corps chaque jour et moi, je me tiens à ses côtés, mais dans ma tête seulement. Parfois, je ne sais pas quoi dire, je ne comprends pas tout, et ça peut créer des tensions. Mais jamais de distance, au contraire. C'est une épreuve qui, avec le temps, nous rapproche.
« Après plusieurs fausses couches, on a peur de trop espérer. La joie reste fragile. Mais à chaque étape franchie (...) on reprend un peu d’air »
Quand Myriam tombe à nouveau enceinte, nous vivons cette grossesse avec beaucoup de prudence. Beaucoup de retenue. Après plusieurs fausses couches, on a peur de trop espérer. La joie reste fragile. Mais à chaque étape franchie, les trois premiers mois, le test DPNI, l’écho morphologique, on reprend un peu d’air. On se permet enfin de dire «quand» au lieu de «si». Comme si, petit à petit, on réapprenait à croire que cette fois, peut-être, ce serait différent.
« Longtemps, j’ai cru que je n’avais même pas le droit d’être aussi triste que Myriam. La douleur d’un père a le droit d’exister. »
🔸 24 mars 2024
À la maternité de la clinique Alyssa, à Tunis, tout change: « Look… it’s moving. It’s alive. It’s alive… it’s alive, it’s alive… IT’S ALIVE ! » Je ne peux pas m’empêcher de lancer cette réplique culte du film Frankenstein. La sage-femme me lance un regard inquiet, persuadée que j’ai perdu la tête. Moi, je suis juste euphorique. Un petit instant de gloire intime, au cœur de cette salle d’accouchement où la vie, soudain, se met à respirer. C’est la dernière fois que j’écris dans mon carnet de bord. Parce qu’avec notre petite fille Louisa, ce journal trouve enfin sa fin.
Je raconte mon histoire pour faire entendre cette voix qu’on entend peu : celle du père, même quand il ne l'est pas encore. Longtemps, j’ai cru que je n’avais même pas le droit d’être aussi triste que Myriam. Puis j’ai compris. La douleur d’un père a le droit d’exister. Elle n’enlève rien à celle de la mère. Elle ne concurrence personne. Elle est juste là.
Alors à tous les pères qui vivent ce silence, à ceux qui sourient pour sauver la face, à ceux qui pleurent en cachette, à ceux qui se sentent invisibles dans leur propre histoire, je veux dire simplement : vous n’êtes pas seuls. "
Les Tips d’Arnaud :
Ne pas chercher à réparer, mais simplement à être là. Écouter sans vouloir tout comprendre. Laisser la place aux larmes, aux silences, aux colères, sans juger. Et trouver son échappatoire, celle qui permet de tenir debout et de continuer d’avancer. La mienne a été d’écrire mon histoire. Pour garder une trace quand tout semble s’effacer.
La pensée freestyle d’Arnaud :
On dit souvent que les hommes ne pleurent pas. C’est faux. Ils pleurent, mais en silence. Ce carnet, je l’ai écrit pour rompre ce silence. Pour dire que nous aussi, on ressent. On espère. On tombe. Et parfois, on se relève à deux.

